Un zeste de prétention...

Média : La Presse
Auteur : Robert Beauchemin

Au Zeste de folie, rue Masson, les plats sont fignolés avec beaucoup de soin et la cuisine est préparée avec sérieux.

Il y a de ces endroits qui n'en finissent pas de se chercher un sens. Ce bistro de la rue Masson par exemple, qui, en quelques mois, a changé de nom, d'orientation, et de décor. Autrefois connu sous le nom ésotérique de Potion magique et servant une cuisine modeste de bistro, souvent brouillonne, il a refait surface en gardant le nom mais en changeant le patron, la cuisine et les prix.

Résultat : transformé en surface, la Potion version Bis, a rouvert la boîte à idées, puisé au fond des tiroirs des piliers classiques, rajeuni les intitulés, et décliné des choses comme la bavette, le foie gras, le cerf de Boileau avec un certain panache. Puis, au tournant de l'été, rebelote, la Potion II a fait place à ce Zeste de folie, (qui a donc eu l'idée d'un nom pareil?) avec les mêmes patrons aux commandes et un lifting cosmétique qui a au moins le mérite de faire oublier les précédentes incarnations. Car ce décor est propret et malgré des chaises inconfortables et des banquettes trop droites, le resto est agréable et éclairé avec délicatesse.

Côté cuisine, le Zeste de folie est mené avec une indéniable gravité, les plats sont fignolés avec beaucoup de soin, les présentations sont éthérées, présentées dans de grandes assiettes blanches, rouges ou vertes. On sent qu'il y a un souci permanent dans l'emploi des produits : légumes miniatures, fruits exotiques, chocolat de bonne qualité.

Et pourtant dans ce ciel bleu de la gastronomie, il y a comme un petit nuage. Nous sommes dans un quartier populaire, le lieu est tout petit, mais on sent comme une céleste prétention de servir de la grande cuisine ici. On en vient à se demander si certains restos n'en font pas un peu trop. Pour ça, il faut des moyens, il faut des nappes, du tissu, des outils de qualité, donner un peu de chic quoi. L'écrin du Zeste ne correspond pas au style culinaire. Revenons-y donc à la cuisine, qui, appliquée, donne un coup de pouce à la tradition bourgeoise, saucière, mais reste sage en général.

Avant d'attaquer les entrées, on nous apporte un petit amuse-bouche fait d'une seule bouchée de mérou poêlé, délicieux il est vrai, avec sa petite touffe bien verte de garniture chlorophilée. Mais il manque de sel, pour accomplir ce miracle de l'harmonie. Cela se produit à nouveau dans les entrées et l'un des plats. Peut-être le chef est-il un peu timide côté minéral? En tout cas, vous avez raison de dire qu'il vaut mieux en rajouter qu'en soustraire.

Deux minces tranches d'un thon bien rouge et à peine saisi, délicatement pommadé d'un mélange d'épices et garni de tomates condimentées se présentent autour d'une émulsion couleur menthe mais au goût très fin. C'est un plat qui a de l'allant, disons-le, un plat allègre et coloré. Ça nous met le sourire aux lèvres

On trouve la même grâce dans un tartare de canard, pourtant un plat et une viande qui parlent haut et fort. Mais justement, l'assaisonnement est léger, d'une totale lisibilité. En plat, la cuisson du filet de veau est impeccable, rôti à l'extérieur, juteux et à peine sanglant au centre. Le jus qui le nappe est dense et accomplit un mariage prudent mais réussi. Ce plat se présente avec des bok choi, des asperges, de minuscules carottes rouges et jaunes, pochés puis sautés au beurre.

Le ris de veau croustillant dehors, moelleux dedans, manque de sel lui aussi; on réajuste avec un peu de fleur de sel que le serveur nous apporte après lui en avoir réclamé, et le tour est joué. Le ris n'est plus fade, du coup il est moins vague dans sa définition, son jus, ses saveurs. L'accompagnement est le même que pour le veau, sinon une intense purée de céleri-rave étalée de tout son long sur l'assiette qui vient calibrer un peu la chair douce du ris.

En finale, on propose dans le même style d'intitulés vaguement pompeux, des desserts assez classiques au fond, crème brûlée, quatre-quarts, sorbets (en hiver, brrr!), panna cotta, qui auront tout de même bénéficié d'un recadrage avec les notes soutenues de parfums forts, chocolat noir, ananas frais, caramel. On en a une bonne idée dans cette «surprise», que le chef prépare à partir de, nous dit-on avec emphase, son «inspiration». Mais on reçoit quatre miniatures joliment présentées qui ne sont en fait que les desserts à la carte, réarrangés, plus ou moins. Mais tout est bon et très sucré.

Vous aurez compris qu'on a bien mangé au Zeste. Malgré le style assez conformiste de la cuisine, tout était plus que soigné, c'était, comment dire... juste un tantinet précieux!

______________________________________ ZESTE DE FOLIE, 3017, rue Masson,
(514) 727-0991

Prix : plutôt raides, les entrées de 7 à 16 $, les plats jusqu'à 30 $, les desserts à 10 $ avec une formule autour de 30 $ comprenant deux plats. Ça vous donne une addition moyenne qui dépasse aisément les 100 $ à deux, tout compris... et on apporte son vin!

Faune : locale, décontractée, look faussement bohème, beaucoup de mèches !

Genre : on ne sait pas trop : Bistro? Bistro chic? Resto conventionnel?

Décor : net, joliment optimisé dans le style pétrifié, un peu fatigué.

Service : gentil, pro, juste un peu ferme pour un bistro de quartier. Au moins, vous avez l'impression d'être attendu, pas supporté.

Vin : on apporte son pinard.

+ : Une carte des eaux, avec six choix dont les prix ne sont pas faramineux. La Badoit (1 litre) se vend 7 $.

- : Le café....oh! là là.

Référence : Journal La Presse